Les lieux d’Annie Ernaux

ernauxC’est un petit livre qui se lit d’une traite et, pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, il pourra être une manière d’entrer dans l’univers si particulier d’Annie Ernaux et de découvrir sa démarche. Le vrai lieu (Gallimard, 109 p) est la retranscription des entretiens qu’elle a donné à Michelle Porte pour le tournage d’un documentaire sur sa vie et son écriture. Elle y parle des lieux de son existence. Son lieu d’adoption, Cergy, son enfance dans une famille modeste d’Yvetot, en Normandie (ses parents tiennent un bar-tabac épicerie), puis la manière dont la jeune fille qu’elle est, contre son milieu d’origine, choisit de poursuivre des études de lettres et de se lancer dans l’écriture. L’écriture qui est, dit-elle, son « vrai lieu ».

Annie Ernaux est une « transfuge de classe », elle vient d’un milieu ouvrier, de ce qu’elle appelle le « monde dominé ». Cette trajectoire est au coeur de toute son oeuvre. Elle raconte comment le fait de s’approprier les codes culturels d’une classe sociale cultivée produit un arrachement vis-à-vis de sa famille, crée un fossé avec ses origines que l’on aura en quelque sorte reniées – non par un quelconque mépris, mais simplement parce que la langue que l’on parle désormais, les sujets d’intérêt, les milieux que l’on fréquente, éloignent irrémédiablement.

La langue d’Annie Ernaux est d’une précision et d’une netteté qui touchent, elle atteint une simplicité, j’allais dire une honnêteté, qui font de sa lecture un plaisir continu. Elle a, en somme, un style. Je la cite : « C’est quoi, le style ? C’est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C’est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire. »

Introspective, elle l’est, au plus haut point. Mais ce n’est jamais gratuit. Elle ne cesse de relier, avec une grande intelligence, les faits de sa vie, ce qu’elle observe dans sa famille, dans son intimité, et le social, l’environnement, l’époque. Nourrie de sociologie et de psychanalyse, elle s’en échappe pour viser une connaissance qui passe par l’émotion, la subjectivité, et se transmet par le récit. Ceci fait de son oeuvre un témoignage d’une grande force, en particulier sur la condition féminine.

Il y a de belles pages sur sa mère dans ce livre. Une femme violente, que sa fille craignait sans cesse de provoquer, mais qui en même temps avait un extrême révérence pour les livres et offrit à Annie Ernaux une éducation atypique, et le droit de lire partout, tout le temps, et tout ce qu’elle voulait. Les livres, la clé. A travers ses lectures, elle découvrit d’autres univers, et put s’échapper du cadre étroit de son lieu de vie, la salle commune du café familial, pour rêver d’autres horizons.

Le coeur de son propos, dans ces entretiens, c’est l’écriture elle-même, le travail de l’écrivain, son domaine de mots. Annie Ernaux parle « travail ». Le rapport au livre en train de se faire, l’alchimie entre le vécu, les émotions. La recherche d’une forme. Annie Ernaux sait être une mémorialiste « sèche », dans sa manière de rapporter d’une manière apparemment neutre les faits intimes, l’enfance, les relations dans la famille. Elle décrit sans pathos, avec un oeil exceptionnel. Les choses, les lieux, prennent vie sous sa plume. « Ecrire, dit-elle, ce n’est pas laisser sa trace en tant que nom, en tant que personne. C’est laisser la trace d’un regard, d’un regard sur le monde. »

Sans doute, on peut lire ce livre pour découvrir un écrivain, visiter les coulisses de son travail. Et, si le charme opère, il donnera l’envie de poursuivre, et de lire ou relire l’oeuvre de cette « femme debout ».

Kafka secret

Kafka

Ce livre n’est pas à proprement parler une biographie, mais si vous attendez d’une biographie qu’elle fasse apparaître devant vos yeux un personnage, jusqu’à avoir l’étrange impression de le connaître personnellement, alors ce Kafka, poète de la honte, de Saul Friedländer (Seuil, 2013, 241 p) produit bien cet effet-là.

Pour être honnête, je ne me serais sans doute pas emparé de ce livre sur une table des Cahiers de Colette (l’une des meilleures librairies parisiennes, rue Rambuteau) si, à l’occasion d’un récent voyage à Prague, je n’avais visité le musée Kafka, de l’autre côté du pont Charles. Un petit musée, tenu par une dame discrète et sympathique, où flotte l’esprit du plus célèbre écrivain de la Mitteleuropa. Une galerie éclairée par une lumière sépia présente de nombreux manuscrits de l’écrivain (lettres, cahiers). L’écriture est assez grande, ornée de courbes et de lassos, comme disent les graphologues, un tracé agile qui traduit la sensibilité et les envolées d’une imagination hors du commun. On imagine alors l’écrivain, dans sa chambre de la nuit pragoise, tandis que sa famille et la ville dorment, la plume à la main, absorbé dans sa bulle d’écriture, traduisant ses déchirements intimes en l’oeuvre inclassable et dérangeante que l’on connaît.

Il ne sont pas nombreux, les écrivains à avoir légué au monde un adjectif tiré de leur nom, à être passés dans le sens commun. Kafkaïen. L’auteur de la Métamorphose, l’histoire de la transformation de Grégoire K. en « vermine », ne laisse jamais indifférent. Comme nul autre il produit chez le lecteur ce que j’appellerais le sentiment onirique, cette sorte d’émotion déroutante propre au vécu de l’absurde des rêves – et du cauchemar.

Si je dis que le livre de Friedländer n’est pas une biographie, c’est qu’il ne raconte pas directement la vie de Kafka. Son projet est plutôt de dévoiler les aspects cachés de sa personnalité, ses obsessions et ses névroses, en particulier à travers d’une analyse de ses écrits censurés. On sait que l’écrivain doit une partie de sa notoriété au travail de publication de son très proche admirateur, Max Brod. Mais il faut toujours se méfier de ses amis : Brod était obsédé par l’idée de faire de Kafka un saint pour la postérité, et, à sa mort, il s’empressa de caviarder ce qui, dans son journal intime, allait à l’encontre de ce projet.

Friedländer revient donc aux sources des textes, et dévoile, au terme d’une plongée confondante d’érudition (sans jamais que celle-ci soit pesante), les tourments d’un homme déchiré par ses démons, mais qui jamais ne céda sur une lucidité et une ironie féroces. La honte et la culpabilité qui le torturent sans relâche, Friedländer les dissèque patiemment, en traque les origines, comme un détective. Au fil du livre on découvre la Prague du début du vingtième siècle, gangrenée par l’antisémitisme, dans un empire austro-hongrois finissant. Si Friedländer, qui est par ailleurs un grand historien, prix Pulitzer, parvient si bien à se glisser dans l’ombre de Franz, c’est qu’il lui est lié par une histoire commune, puisque issu lui aussi d’une famille de juif pragois. On mesure comment les stéréotypes antisémites de l’époque travaillent la communauté juive, à commencer par Kafka lui-même, taraudé par le désir de s’affranchir de cette image – qu’il intériorise en partie. On voit aussi comment se creuse, à l’époque, une rupture générationnelle, par la sécularisation et le rapport plus lointain – très distancié pour ce qui concerne Kafka – des jeunes juifs à la religion de leurs parents. Kafka peine aussi à affirmer, face à un père qu’il ne comprend pas, une virilité qui sera toujours chancelante.

Le jour, il est un employé modèle – et régulièrement promu – d’une grande compagnie d’assurance, mais son unique projet est la littérature, son travail de la nuit. Le sexe l’obsède, et si ses relations avec les femmes sont essentiellement épistolaires, si le mariage apparaît au fil de son histoire comme un projet impossible, sans arrêt repoussé, comme ces destinations à portée de main et cependant inaccessibles que l’on poursuit en vain dans certains rêves, c’est qu’il est confronté à son homosexualité, torturé par un imaginaire sado-masochiste dont on retrouve l’empreinte dans son oeuvre, d’où la rédemption est exclue, où des personnages solitaires font face à l’absurde d’un monde gangrené par le mensonge, sous la chape d’une autorité (le tribunal du Procès, le Château) aussi terrible qu’insaisissable. La question du père, de la loi et de la transgression – de la « perversion » – est partout présente.

Au fond, autant que le poète de la honte et de la culpabilité, l’image que Friedländer dessine de Kafka est celle d’un être déchiré, victime d’une époque comme de ses névroses, un créateur qui semble ne jamais connaître le repos de l’esprit, d’une sensibilité et d’une intelligence extrêmes, qui parvient avec tout cela à s’arracher au désespoir et à pincer par sa plume le nerf absurde et cruel de la condition humaine.

© Marc Traverson, 2015