Fourbir ses armes

C’est une vieille expression, colorée comme j’aime. Fourbir, en vieux français, cela signifie astiquer, nettoyer, et plus précisément : frotter le métal pour le rendre clair. Fourbir ses armes, c’est le travail du soldat alors que la guerre n’est pas encore déclarée. Il est chez lui, je l’imagine sur le seuil de sa maison, pensif. Il a pris son chiffon, il démonte son arquebuse, traque le grain de poussière, fait briller chacune des pièces, avant de remonter l’arme, de la graisser, de l’envelopper dans une toile qui la protégera de la rouille et de la remettre en sécurité. C’est un travail de préparation, concret, mais aussi bien psychologique, sans doute. C’est comme un mantra, ce geste de frotter. Dans cette activité répétitive, on met les choses au net, au propre, dans sa tête aussi. Le geste coupe la réflexion, et peut-être atténue l’anxiété d’avoir un jour à retourner sur le champ de bataille. C’est aussi le moment où l’on crée avec son outil (l’arme, donc, pour le guerrier) une familiarité, presque une intimité. Parce que l’on sait qu’il pourra venir un moment où il nous sera précieux, et que peut-être on lui devra la vie, dans certaines circonstances qui pourraient advenir.

Nous avons tous certains outils, qui nous servent à affronter le monde, à y être utile et efficace. Ils sont nos totems, nos haches de guerre et nos talismans. Notre compétence est d’en connaître le maniement. Nous devons les entretenir, les maintenir en bon état de fonctionnement. Aujourd’hui, quels sont nos outils ? Il y a ceux qui ont la chance d’avoir un métier manuel. Un luthier rangera précisément ses ciseaux à bois, un boulanger fera briller son pétrin. Pour les autres, les gens du virtuel, on pensera à l’ordinateur personnel, au smartphone. Mais aussi aux vêtements, qui sont l’armure moderne, un élément de la panoplie sociale, dispensateur d’informations sur qui nous sommes, notre statut, notre posture particulière. J’en connais qui, quand ils ont besoin de se relancer professionnellement, décident de faire briller leurs chaussures, de ranger leur penderie, de s’acheter un costume. D’autres qui font du ménage sur leur bureau, qui jettent des papiers qui traînent, répondent aux mails en souffrance, passent enfin les coups de téléphone qu’ils se sont promis de donner. Tous, nous avons besoin de temps à autre de fourbir nos armes. Et vous, comment faites-vous ?