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L’animal qui est en vous

Il me vient parfois à l’esprit, devant certaines personnes, l’image d’un animal. Je pense tout à coup : « cette femme est un serpent, froide, élégante, indéchiffrable » (n’y voir aucune référence biblique) ou « ce type est un ours, il en impose, tu te dis que tu pourrais prendre un coup de patte à n’importe quel moment ». Ce réflexe de pensée se nourrit probablement de ma passion d’enfant pour la zoologie. Il me conduit ainsi à encapsuler dans une image la dimension intuitive de ma perception empathique. L’animal-totem que je devine, et ce qu’il m’évoque, m’aide à fixer la compréhension instinctive que je peux avoir d’une personne.

Ecrivant cela, je me souviens de ce dirigeant d’un groupe de transport, rencontré dans son bureau insuffisamment climatisé, un après-midi d’été. Des auréoles sous les bras de sa chemise aux manches retroussées, tendue sur une puissante carcasse, visage crispé, les yeux clairs un peu écarquillés, comme cherchant en sens qui le dépassait. J’eus l’image d’un sanglier, un solitaire forcé par des chiens, dans ces scènes de chasse à courre que l’on rencontre sur de vieilles gravures. De fait, il vivait un moment politique délicat, victime d’une fusion qui le laissait sur le carreau, faute d’alliances dans la nouvelle direction de son groupe. On l’avait positionné sur un poste très éloigné de ses compétences, il se débattait comme il pouvait, mais ses adversaires avaient un coup d’avance, il semblait désorienté. Il y avait chez lui quelque chose de touchant, un courage, et en même temps un désarroi au moment où, épuisé par la traque, hébété par sa course à travers les fourrés, il se campe contre un talus pour faire face à la meute. Cette image me permit de le “voir”, peut-être de mesurer la difficulté de sa situation mieux que j’aurais pu le faire au terme d’une analyse rationnelle. Quelques semaines plus tard, dans le creux du mois d’août (qui est le mois des exécutions dans les grandes organisations, le couperet tombe quand les gens sont en vacances, ils reçoivent le mail fatidique alors qu’ils lèchent une glace sur la plage avec leurs enfants), une nouvelle réorganisation lui ôta ses dernières prérogatives, ne lui laissant que le choix du départ. L’hallali.

Richesse des métaphores

L’utilisation des métaphores est un champ riche du coaching et de la thérapie. Il est intéressant de repérer celles qu’utilise le client. Mais il est aussi intéressant, en tant qu’accompagnateur, de capter ses propres associations d’idées, les images et analogies qui nous viennent spontanément à la fréquentation d’une personne, d’un groupe, ou même d’une organisation. C’est comme une épreuve photographique, qui ne relève pas d’une analyse formelle mais bien d’une impression. Quelque chose, ainsi, est saisi dans l’espace de la relation. On peut le prendre comme un jeu. La métaphore devient un point de repère, et comme toute métaphore, on peut la filer. Ainsi de la représentation animale que j’évoquais : si cette personne évoque une fouine, un prédateur habile et souple, intrusif et peu doué d’empathie, vous n’allez pas la chercher par les sentiments, mais par les intérêts, en prenant soin de ne pas laisser d’ouverture dans votre poulailler, pardon, votre position. Si l’image vous vient d’une gazelle, inquiète et véloce, vous devrez chercher à la rassurer, à la tranquilliser pour gagner sa confiance et éviter qu’elle ne s’enfuie. Vous comprendrez j’espère qu’il n’y a pour moi aucun jugement de valeur : toute image qui s’impose sera juste, au sens où elle ouvre sur l’imaginaire, donc la créativité.

On sait depuis Ovide et La Fontaine que les animaux nous aident à représenter la diversité des tempéraments humains. Notre culture porte la trace des analogies que l’on a toujours faites dans ce registre. Le renard est rusé, le loup chasse en meute, le lion est le roi de la jungle, la tortue incarne la sagesse et la longévité, l’éléphant n’oublie jamais rien, et je laisse le lecteur continuer sa propre liste. Parfois l’animal-totem est d’une fascinante évidence. Telle est un oiseau, tel autre un ruminant, etc. Affaire de gestuelle, de morphologie, de regard. (Et vous pouvez demander à la personne quel est son animal-totem : ce sera toujours apprenant pour vous, et peut-être pour elle).

Métaphoriser, c’est enrichir et colorer notre perception du réel, élargir notre capacité de lecture et d’anticipation, tout en se distanciant. Se poser la question : à quel animal fait songer cet homme, ou cette femme, et déjà vous entrez dans une compétence d’empathie parallèle, vous utilisez vos talents poétiques, ou pourquoi pas, chamaniques.

Au musée anthropologique de Vancouver sont exposés les totems, parfois de dix mètres de haut, sur lequel les Amérindiens de Colombie Britannique présentaient les esprits-animaux des ancêtres de leurs famille, et qu’ils dressaient devant leur demeure. Ces sculptures magnifiques ont une caractéristique très particulière : les animaux y sont représentés dans des formes mutantes, corbeau aux pattes d’ours, ou dauphins aux nageoires en forme de mains. Ces formes en métamorphose symbolisent nos incarnations changeantes. Ces Amérindiens vivaient au sein d’une nature riche d’une faune qu’ils connaissaient intimement, et qui dans leur cosmogonie représentaient un monde d’esprits. Nous autres modernes avons sans doute perdu de vue ce sens du vivant. Mais peut-être aussi qu’il nous en reste quelque chose ?

Accueillir le fruit de l’intuition

Je me suis longtemps passionné pour la vie animale (au point de faire des études de vétérinaire), donc si je note volontiers les animaux qui surgissent à mon esprit, c’est probablement que j’utilise l’imaginaire ainsi développé – d’une manière à vrai dire assez inattendue. Chacun utilisera ses propres antennes, en fonction de son histoire, de son expérience, de ses goûts. Mais si j’insiste sur cette attention à nos « images intérieures », qui n’est pas une magie, et certainement pas une méthode, c’est parce qu’elle est une forme de pensée latérale qui ne doit pas être méprisée. Ces métaphores issues de notre veille paradoxale, fugaces, il faut les cueillir, elles sont les fruits mûrs de notre intuition qui tombent de temps à autre, ploc, ploc, dans la forêt de nos sens. Ramassez-les pour les examiner. Ils portent des graines qui peuvent être fertiles, et nous aider à percevoir des dimensions que l’on aurait, sinon, négligées, des aspects subtils qui nous échappent. En accueillant cette pensée naturelle, nous faisons des ponts et établissons des liens susceptibles d’ouvrir de nouvelles portes •

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Marc Traverson est coach et hypnothérapeute, directeur associé du cabinet Acteüs et chargé d'enseignement en Intelligence collective et Leadership à CentraleSupélec.

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