La révolution numérique m’emmerde (mais je me soigne)

Comme si nous n’étions pas suffisamment connectés. Comme si nous n’avions pas suffisamment d’écrans sur lesquels user nos rétines. Comme si nous manquions d’intelligence artificielle et d’automatisation dans nos vies et que nous en voudrions plus, encore plus, toujours plus. Toujours plus de plate-formes pour se connecter, de réseaux sociaux à alimenter, toujours plus de serveurs vocaux idiots au bout du fil, appuyez sur la touche 1, toujours plus de machines à nourrir comme des animaux de compagnie, chez soi et au boulot…

D’accord je suis de mauvaise foi. La « digitalisation » qui agite tant les entreprises est un enjeu de fonctionnement légitime pour les organisations. Leur compétitivité est en jeu : disposer d’outils numériques adaptés, interconnectés, ergonomiques, est une nécessité. Et moi-même, écrivant ces lignes, je n’échappe pas à l’ambivalence. Je nage dedans. Ne le répétez pas : depuis toujours j’adore l’innovation numérique, les perspectives de l’IT et le monde qu’elles promettent me fascinent, j’étais le premier coach en France à faire un blog, quand ce format de publication est arrivé, en 2004, je suis un twittos depuis 2008, pour le meilleur et pour le pire. Bref, je suis une sorte de geek, le type même de l’early adopter. J’avoue.

Mais.

Mais nous sommes des humains. Faits de chair et de sang. Nous avons besoin d’interagir en présence avec nos semblables – parce que c’est là que les choses importantes se jouent. A hauteur d’homme et de regard. Non seulement parce que c’est ainsi que nous pouvons imaginer construire un monde vivable pour nos enfants, mais parce que ce sont ces échanges sans pixel, sans vecteur électronique, qui nous nourrissent, nous enrichissent et nous font évoluer. Et nous avons besoin de décantation et de silence aussi, ou du bruit du vent (et pas celui que fait le ventilateur de notre PC). Nous avons besoin de rêver.

Je crois que la difficulté réelle, dans les organisations, est rarement du côté d’un manque de machine, mais plutôt d’une insuffisance de communication et d’intelligence collective, parce que nos temps de présence se sont appauvris, que notre « bande passante » est consommée par la distraction et le manque d’attention : ces réunions où l’on est ensemble mais où personne ne s’écoute, parce que nos cerveaux sont branchés ailleurs, sur l’interface de notre micro ou de notre smartphone, ou ce manque de courage qui conduit parfois à se cacher derrière un mail pour annoncer une mauvaise nouvelle. Les machines, si élégantes soient-elles, avec leur design épuré, le toucher délicat de leur aluminium brossé, ont un problème. Elles n’ont de coeur qu’en silicium.

Levons les yeux. Il y a des humains autour de nous. Ne les oublions pas.

Marc Traverson est coach et superviseur, directeur associé du cabinet Acteüs et chargé d'enseignement en Intelligence collective et Leadership à CentraleSupélec.

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