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Jouissance de la catastrophe

Est-il encore besoin de décrire l’effondrement en cours ?

Les passagers du Titanic, tandis que l’équipage manoeuvrait les insuffisantes chaloupes pour les mettre à l’eau, et qu’ils attendaient angoissés sur le pont du paquebot en espérant y embarquer, avaient-ils encore besoin qu’on leur décrive la nature du problème et ses prévisibles conséquences ? Avaient-ils besoin que l’on souligne la relation de cause à effet d’un trou dans la coque d’un navire, par où l’eau glacée s’engouffrait à grands flots, et ce qui devrait logiquement en résulter dans un avenir proche ? Il n’est pas besoin de revenir je crois sur la chaîne de causes et d’effets qui constitue la crise systémique que nous connaissons et que la science décrit et mesure désormais parfaitement dans ses grandes lignes, tout en affinant chaque année ses hypothèses concernant aussi bien l’évolution du climat terrestre que la dégradation de la biodiversité. Je ne reprends donc pas ici les constats (qui ne sont plus des hypothèses) concernant l’élévation de la température terrestre, la montée du niveau des océans, la disparition des espèces animales et végétales, et les boucles de rétroaction qui font que plusieurs de ces phénomènes se catalysent mutuellement (par exemple, la disparition de la surface réfléchissante des glaces polaires qui accroît la force de réchauffement du rayonnement solaire, et contribue en retour à accélérer la fonte des glaces, ou le dégel des sols de la Sibérie et du Canada qui libère d’extravagantes quantité de méthane, gaz à fort pouvoir réchauffant de l’atmosphère, ce qui accélère le dégel, etc).

Il est dans la nature de nous autres humains, primates industrieux, de vouloir tout monitorer : la disparition des réserves d’eau douce, des glaciers et des sols arables, la migration du plastique et des produits de notre chimie dans les espaces naturels et les organismes vivants, l’élimination des pollinisateurs nécessaire à la reproduction des plantes à fleurs, la désertification, l’acidification et le réchauffement des océans, l’élévation globale et rapide de la température moyenne de l’atmosphère. Nous voulons compter, documenter, cartographier le désastre. Et cependant, nous en sommes au point où de nouveaux chiffres ne nous apprennent plus rien d’essentiel, rien que nous ne sachions déjà. (Ou alors, si l’on continue d’accumuler des “preuves”, c’est que l’on tente de justifier, de convaincre les sceptiques, ceux qui campent résolument dans le déni – ce qui est voué à l’échec : on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, disait ma grand mère.) La dynamique des phénomènes que je viens d’évoquer brièvement est bien comprise – il restera toujours à affiner les scénarios et leurs échéances, à mesurer jour après jour l’étendue de l’incendie de notre maison qui brûle, mais le paradigme nouveau est désormais établi. Le rythme, la temporalité du désastre, reste à découvrir au fil de l’histoire en marche, mais sa trame ne fait plus débat.

On parle d’irréversibilités pour qualifier les points de non-retour atteints au cours de cette dynamique. C’est une manière de dire que l’homme n’a plus son destin entre les mains. Il ne dispose pas des moyens d’infléchir sensiblement (c’est-à-dire dans une durée concevable à l’échelle d’une génération) les réactions physico-chimiques qu’il a enclenchées à une échelle globale. Notre trajectoire est verrouillée. Si nous devons parler de chiffres : pour nombre de paramètres, climatiques, atmosphériques, biologiques, il n’y aura pas de retour en arrière, à un eden, à la forme de nature que les plus âgés d’entre nous ont connu. Le dentifrice ne rentrera pas dans le tube.

Il y a les événements, la contingence : cette année, les incendies en Amazonie et en Malaisie, et aussi bien en Californie et dans les steppes sibériennes, n’ont jamais été à ce point ravageurs. Cela, c’est la météo. L’année prochaine sera peut-être plus clémente. Ou non. Qu’importe. L’important est qu’il n’y a pas, il n’y aura pas, de retour à un état initial. C’est ce savoir-là qu’il nous faut accepter, admettre. Pas de boucle retour, mais la spirale de l’emballement. La planète flambe, au sens littéral, et ce brasier, chaque année qui passe, est plus intense, plus vaste, mieux nourri par l’essence que nous y jetons. L’incendie – comme le virus qui nous préoccupe aujourd’hui – se moque des mots, des bavardages des humains, de leurs petits gestes, de leur impuissance. Il dévore, sans émotion ni sentiment, sans hostilité ni excuse. Un monde de fournaise nous est promis (dans lequel un certain nombre d’humains vit désormais), baigné de fumées et de brumes toxiques. Nos ancêtres avaient imaginé l’enfer comme le domaine des flammes et des vapeurs méphitiques. Nous accomplissons la prophétie. Nous avons convoqué le dieu-brasier, il répond à l’appel, comme le génie de la lampe, il exauce nos voeux malheureux.

Marc Traverson est coach et hypnothérapeute, directeur associé du cabinet Acteüs et chargé d'enseignement en Intelligence collective et Leadership à CentraleSupélec.

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