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S’accorder : la première séance

Une patiente est venue aujourd’hui. Elle m’a appelé il y a trois jours pour prendre rendez-vous en urgence. Elle connaît le chemin, elle s’assied dans le fauteuil. « Ca allait très mal lundi, c’est pour ça que je vous ai appelé, mais aujourd’hui ça va déjà nettement mieux. » Elle m’adresse un sourire entendu. Elle a l’expérience des psys. Elle sait que souvent, le seul fait de prendre un rendez-vous provoque un soulagement de l’angoisse. Pas par magie, ni même par le talent du praticien. Simplement, en prenant la décision d’agir, elle a provoqué une modification de la situation : demander de l’aide est une position active. En soi, c’est un changement. De victime qui subissait, elle est passée au statut d’acteur. Elle a repris l’initiative, en admettant la nécessité d’aller poser sa douleur quelque part, en se donnant un temps pour elle.

Si l’on a le sentiment que l’événement se joue de nous, que les circonstances nous dictent notre conduite, que la destination est fixée en fonction d’intérêts que ne sont pas les nôtres, que la confusion et la souffrance s’installent, il est naturel de chercher une « guidance », comme disent nos amis québécois.

Les psychothérapies s’appuient sur la relation qui se crée entre le thérapeute et son patient, comme sur un levier, devenu nécessaire pour mobiliser une charge perçue comme écrasante.

S’il y a rencontre, il y a ce moment d’alliance, qui débute par ce que les hypnothérapeutes nomment accordage. Les professionnels de l’aide psychologique sont (en principe) des professionnels de l’accordage. Ils ont l’œil, l’oreille, le cœur et le corps exercés à saisir ce qui discorde et ce qui rapproche, les petites vibrations, le sens qui circule sous les mots et le geste. Ils ont développé une sensibilité à ce qui communique, et ne passe pas seulement par les mots. Mais ils sont comme tout le monde : ils se trompent parfois, ou n’y comprennent rien.

Dans ce préambule d’une relation thérapeutique qu’est une première séance, les enjeux qui apparaissent revêtent une intensité spéciale et font qu’on en garde souvent un souvenir précis, même longtemps après. Je me souviens d’une patiente dont le premier geste, au moment où elle s’est assis dans le fauteuil en face de moi, a été de renverser le sac qu’elle avait posé au sol, alors qu’elle y cherchait quelque chose. « Ah oui, j’ai besoin de vider mon sac », a-t-elle soupiré.

Une première rencontre avec un psy, c’est quelque chose où l’on peut mettre toute sorte d’enjeu. Il s’agit de savoir si l’on peut se faire confiance, si l’on peut s’en remettre à quelqu’un sans qu’il ou elle prenne le pouvoir, sans qu’il juge. On veut mesurer s’il y a une ouverture à ce que nous sommes, une compréhension, un regard auquel on peut se fier.

Prendre rendez-vous, c’est donc aussi prendre le risque de ne pas s’accorder. Risque pour le coach ou le psy : ne pas être choisi par ce client-là. Enjeu économique (mes fins de mois), enjeu narcissique (suis-je bon ?), enjeu professionnel (qu’ai-je raté ?). Risque pour le patient : un coup d’épée dans l’eau, répéter quelque chose qui ne marche pas, repartir avec plus de doute encore, un sentiment d’échec. Que ce premier moment soit source d’inquiétude n’a rien de surprenant, ou alors c’est qu’il n’y aurait guère de place pour l’inattendu, que les choses seraient jouées d’avance. Au fil du temps, j’ai appris à me délester de beaucoup d’enjeux au profit d’une simple curiosité. Laisser advenir. Voir ce qui se passe. Ne pas intellectualiser. Entendre en soi la musique qui se joue.

Parfois, cela ne joue guère : pas ou peu d’harmonie, rendez-vous sans lendemain, on n’était pas la bonne personne, ou ce n’était pas le bon moment. Celui ou celle qui nous fait face attend quelque chose de particulier, et ce qu’on lui offre lui semble trop vague, ou différent de ce qu’il ou elle avait imaginé, ou vertigineux. On apprend à ne pas avoir de regret. On apprend. Parfois, au contraire, on reconnaît l’autre, et l’on devine très vite qu’à la condition d’y insister un peu, de s’y engager, la relation sera fructueuse, constructive, que chacun pourra s’y appuyer pour déployer de nouveaux possibles dans le plaisir de l’échange.

J’ai le souvenir précis de ma première rencontre avec le psychanalyste et psychosomaticien Jacques Gorot, qui devint mon maître de clinique. Je vivais une période douloureuse et confuse. Le nom évoqué dans une conversation par une amie, la certitude qu’il fallait que je fasse quelque chose pour ne pas m’enfoncer dans un territoire sans issue : j’avais pris rendez-vous. Après une heure de discussion, je quittai son bureau sur un petit nuage. Il ne s’était rien passé d’extraordinaire, je m’étais assis et j’avais parlé. Au retour de cette séance, dans les couloirs de la station de métro Montparnasse, où se croisent d’interminables tapis roulants sous une voûte baignée de lumière jaune, résonnant des pas des voyageurs comme un hall de gare, tout me parut à la fois plus grand et plus précis, les visages des voyageurs semblaient incroyablement vivants, éclairés de l’intérieur, comme si j’avais par miracle trouvé l’accès à quelque lieu sacré de mon être. Mystère de la relation. J’étais arrivé quelque part, et j’y étais à ma place.

Marc Traverson est coach et hypnothérapeute, directeur associé du cabinet Acteüs et chargé d'enseignement en Intelligence collective et Leadership à CentraleSupélec.

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