Eloge de la pensée sans Powerpoint

Malgré les critiques dont il fait régulièrement l’objet, Powerpoint® (avec ses collègues logiciels, Keynote®, etc.) poursuit sa progression fascinante, en particulier dans les couches dirigeantes des organisations internationales et dans le monde hi-tech. Le problème est qu’au-delà d’une pratique raisonnable, sa sur-utilisation conduit au conformisme et à des réunions qui ne laissent plus guère de place à la participation et à l’innovation collective.

Il faut remercier Powerpoint. Ce vecteur de communication oblige l’émetteur d’un message à synthétiser celui-ci dans une diapo, un schéma, quelques bullet points. Il lui faut réfléchir à l’ordre de progression de son exposé, titrer ses parties, les illustrer. Très bien. Cet enjeu de formalisation, inscrit dans les contraintes du logiciel, a le mérite de permettre une circulation de l’information écrite dans des écosystèmes décisionnels, sous une forme relativement simplifiée — donc digeste.

L’outil n’est jamais un problème per se. Il le devient s’il cannibalise tout autre mode d’interaction, s’il s’impose comme unique moyen de communication et d’échange d’information, si l’on finit par se sentir obligé de faire une présentation quand il n’y en a nul besoin. Car alors on ferait du Powerpoint à défaut d’autre chose, par habitude ou pure conformité.

A certains endroits, on en est là : à ne plus envisager de réunion sans une présentation. Cette loi non-écrite, inscrite dans la culture de l’entreprise, n’est pas sans conséquence, et je vois au moins deux dérives possibles.

La première consiste à consacrer beaucoup, beaucoup de temps et d’énergie à la mise en forme de mes chères slides. Rien de plus chronophage que la « mise en forme » ! On peut se battre des heures avec le logiciel pour que le planning du projet X ressemble à quelque chose. Ceux qui en ont les moyens s’adjoignent des armées de consultants chargés d’élaborer des présentations spectaculaires et chatoyantes, à la fois complexes et carrées (car la pensée doit y rentrer dans un certain nombre de rectangles). La sophistication du design, des animations, l’élégance des liserés et le choix du code couleur deviennent les attributs d’une efficacité visuelle que l’on voudrait confondre avec la clarté d’un raisonnement ou l’intérêt d’une proposition. Trop de mise en scène tue la mise en scène. Au-delà de certaines limites, il se pourrait que les jolies présentations ne soient que des façades creuses, le décor chargé d’habiller un vide de la pensée et de l’action. Le bore-out n’est pas loin.

Il y a un deuxième effet à craindre. La présentation de slides dans une réunion a des conséquences relationnelles. Le regard des participants se fixe, non sur les autres humains présents dans la salle, mais sur un écran, une projection, un objet-tiers. Pendant la présentation on est en parallèle, pas en face-à-face. Si l’on parle, c’est à propos de la présentation, souvent en la regardant, en la prenant à témoin, en la pointant du doigt. Les grands réthoriciens des siècles passés s’arracheraient les cheveux à constater cette prévalence de l’image du discours sur le discours lui-même, comme si l’orateur doutait de sa capacité à capter l’attention de son auditoire.

Le powerpoint focalise l’attention d’un groupe, et produit une interaction polarisée (vers une personne et sa présentation), aux dépends d’autres modalités d’échange, horizontales, interactives, multi-participatives — plus à même de générer de l’intelligence collective, c’est-à-dire la rencontre réelle entre les personnes présentes dans un lieu à un moment donné.

« Ca me permet d’adopter une écoute flottante, me dit un dirigeant. Quand le sujet de me concerne pas directement, j’ai appris à décrocher tout en gardant les yeux ouverts. » Et arrivé à ce point, je me dis que le succès du PowerPoint tient, peut-être, à ce bénéfice inattendu : offrir des temps de repos à des cadres surmenés, saturés d’information, qui à la faveur de l’hypnose collective provoquée par le faisceau du vidéoprojecteur, peuvent s’assoupir en toute tranquillité. Pourquoi pas ? Créer des espaces et des temps de sieste serait peut-être un moyen plus direct d’obtenir cet effet.

Ma proposition, ici, serait, avant une prochaine réunion, de se poser la question. Et si je décidais de la faire autrement, c’est-à-dire sans écran ni projection ? Comment pourrais-je faire pour tirer toute la valeur ajoutée de la présence des participants ? Pour obtenir quelle dynamique, et pour quels résultats différents ?

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter

Le « vouloir bien faire » du coach

Je reçois en supervision un jeune coach qui me dit se sentir coupable parce qu’il a l’impression que son client ne progresse pas, qu’il en est toujours au même point après plusieurs séances. Cette situation l’inquiète, il se demande s’il sert bien son client, il pense que c’est sa faute, qu’il n’est pas suffisamment bon coach, qu’il ne fait pas comme il faudrait. Il craint de décevoir la DRH qui l’a sollicité pour cet accompagnement. Il en dort mal. Le doute l’assaille.

Par exemple il a constaté qu’avec ce client-là les choses importantes ne sont abordées qu’à la fin de la séance, quand il est le moment de conclure. Cette situation le confronte à un dilemme. Faut-il prolonger la discussion pour aborder le sujet prometteur ? ou au contraire tenir le cadre et couper court, quitte à ravaler sa frustration ?

Averti de cette tendance, il s’efforce maintenant de « structurer » le temps de la séance, l’œil sur la montre. De temps à autre, pour couper court au délayage, il reformule et résume ce qui vient d’être dit (avec l’envie que son client « avance », qu’il aborde un autre point). De cette manière, il entend favoriser le développement de la discussion vers les sujets qui lui semblent importants. Et à la fin de chaque séance, comme on lui a appris dans son école de coaching, il demande à son client s’il est satisfait, ce qu’il a apprécié et ce qu’il a moins apprécié dans la prestation. Ravages de l’évaluation…

L’envie de bien faire est un sentiment naturel, un aiguillon utile pour interroger sa pratique et progresser dans le métier. Mais elle recèle une confusion, dès lors que le coach se sentirait propriétaire des enjeux de son client, ou qu’il intérioriserait des demandes de performance distillées par le management, les ressources humaines, ou autres interlocuteurs auxquels il a été confronté dans le système-client.

Son rôle est bien de repérer ces éléments transférentiels, par exemple : son sentiment de ne pas faire assez bien ou encore l’agacement de ne pas voir son client évoluer conformément aux objectifs ayant présidés au déclenchement du coaching. S’ils sont prégnants, il peut les nommer en séance, ce qui permettra une élaboration commune.

Plus largement, il lui faut surtout apprendre à lâcher prise sur l’idée même de progrès, ou de performance. N’avoir aucun désir de changement pour son client, à la place de celui-ci, laisse à la personne accompagnée la possibilité de décevoir autant que ça lui chante. Coach, c’est-à-dire ni juge ni évaluateur. Ok avec ce qui arrive, quoiqu’il arrive, pourvu qu’on en fasse un objet de pensée, c’est-à-dire, peut-être, d’apprentissage.

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter

Merci Patron ! (le film)

Voilà un film réjouissant et instructif, que je recommande chaudement. Le pitch : comment une famille pauvre du Nord, surendettée, au bord du désespoir, réussit le tout de force de faire cracher au bassinet Bernard Arnault, le richissime patron de LVMH, responsable de leur licenciement. C’est l’histoire d’une manipulation, orchestrée et racontée avec brio par François Ruffin, héros et réalisateur de ce petit film à l’ironie ravageuse.

Pour réussir à obtenir le remboursement de leur dette et un contrat en CDI, la petite cellule s’attaque au talon d’Achille du géant – son image, luxe et papier glacé – en menaçant de venir perturber l’assemblée générale des actionnaires du groupe. Montage serré, caméras cachées, scènes croquignolesques, par exemple lorsque l’ex-barbouze envoyé pour négocier leur silence finit par les prendre en sympathie.

François Ruffin, par ailleurs fondateur du journal Fakir, est le Scapin de cette comédie sociale, l’instigateur et le metteur en scène de cette arnaque pour la bonne cause. Entre postiche et potacherie, son film est un limpide traité de manipulation, qui réussit l’exploit de dénoncer l’inhumanité d’un capitalisme sans mesure avec une légèreté, une gaité – et finalement une élégance – formidables. On en sort avec un large sourire aux lèvres, comme d’une fable où, pour une fois, le pot de terre triomphe de pot de fer. Touché-coulé !

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter

La prise de poste, sans prise de tête

prise-poste1On parle beaucoup de changement dans les organisations, et c’est sans doute très bien. Le changement est partout, on le sait au moins depuis Héraclite, qui rappelait que l’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Le tout est de ne pas se contenter de l’incantation (sauter sur sa chaise en criant « le changement ! Le changement ! ») en perdant de vue sa nature concrète.Or justement, quelle est-elle ? Quelque soit l’objectif poursuivi, le changement se concrétise par des modifications de la « géographie humaine » de l’entreprise. Il s’incarne, en somme, par des départs, des arrivées, des modifications des périmètres de responsabilité, des regroupements, fusions, réarrangements. Des hommes et des femmes changent de titre, de fonction, des équipes se modifient, et bien sûr les relations des uns aux autres sont amenées à évoluer en conséquence.

De ce fait, accompagner le changement pour le faire réussir, cela consiste d’abord à donner à ceux qui sont concernés les moyens d’être efficace dans une nouvelle configuration, et le plus vite possible. (Et non pas – suivez mon regard – à proposer des planning de transformation en forme d’usines à gaz, très jolis sur le papier, mais qui manquent l’essentiel : les dynamiques collectives, l’implication des acteurs des transformations.)

L’unité de base du changement dans l’organisation, la première brique, c’est donc une personne, quelque part, qui change d’attribution, d’équipe, de fonction. Comment l’aider à passer cette étape avec succès ? A s’intégrer dans un nouvel environnement, à réaliser ses nouvelles taches ? A quelles conditions ce mouvement peut-il se faire avec fluidité ?

Lire la suite

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter

Fourbir ses armes

C’est une vieille expression, colorée comme j’aime. Fourbir, en vieux français, cela signifie astiquer, nettoyer, et plus précisément : frotter le métal pour le rendre clair. Fourbir ses armes, c’est le travail du soldat alors que la guerre n’est pas encore déclarée. Il est chez lui, je l’imagine sur le seuil de sa maison, pensif. Il a pris son chiffon, il démonte son arquebuse, traque le grain de poussière, fait briller chacune des pièces, avant de remonter l’arme, de la graisser, de l’envelopper dans une toile qui la protégera de la rouille et de la remettre en sécurité. C’est un travail de préparation, concret, mais aussi bien psychologique, sans doute. C’est comme un mantra, ce geste de frotter. Dans cette activité répétitive, on met les choses au net, au propre, dans sa tête aussi. Le geste coupe la réflexion, et peut-être atténue l’anxiété d’avoir un jour à retourner sur le champ de bataille. C’est aussi le moment où l’on crée avec son outil (l’arme, donc, pour le guerrier) une familiarité, presque une intimité. Parce que l’on sait qu’il pourra venir un moment où il nous sera précieux, et que peut-être on lui devra la vie, dans certaines circonstances qui pourraient advenir.

Nous avons tous certains outils, qui nous servent à affronter le monde, à y être utile et efficace. Ils sont nos totems, nos haches de guerre et nos talismans. Notre compétence est d’en connaître le maniement. Nous devons les entretenir, les maintenir en bon état de fonctionnement. Aujourd’hui, quels sont nos outils ? Il y a ceux qui ont la chance d’avoir un métier manuel. Un luthier rangera précisément ses ciseaux à bois, un boulanger fera briller son pétrin. Pour les autres, les gens du virtuel, on pensera à l’ordinateur personnel, au smartphone. Mais aussi aux vêtements, qui sont l’armure moderne, un élément de la panoplie sociale, dispensateur d’informations sur qui nous sommes, notre statut, notre posture particulière. J’en connais qui, quand ils ont besoin de se relancer professionnellement, décident de faire briller leurs chaussures, de ranger leur penderie, de s’acheter un costume. D’autres qui font du ménage sur leur bureau, qui jettent des papiers qui traînent, répondent aux mails en souffrance, passent enfin les coups de téléphone qu’ils se sont promis de donner. Tous, nous avons besoin de temps à autre de fourbir nos armes. Et vous, comment faites-vous ?

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter

L’emprise

le mauvais genie

Je comptais vous parler d’un petit livre nonchalant, que j’ai lu nonchalamment, Traité de la cabane solitaire (par Antoine Marcel, éditions Arléa, 177 p, 9€). C’est une promenade un peu décousue dans les souvenirs de l’auteur, qui a bien bourlingué sac au dos, et fait un éloge sensible de l’Asie éternelle, et de tous les clochards célestes, hippies et moines zen. Tout cela était-il trop exotique ? Soudain, délaissant les rivages du fleuve Sagesse pour le clapotis des illusions, je me suis vu céder à une vilaine tentation, une gourmandise coupable, et j’ai ouvert un « livre de journalistes », celui d’Ariane Chemin et Vanessa Schneider, qui connaissent le métier quand il s’agit de plonger le lecteur dans les coulisses de la comédie politique, recoins sombres d’une certaine France qui préfère l’ombre, et d’où l’on est plus à l’aise pour tirer les ficelles des marionnettes du pouvoir. Immanquable en librairie, Le mauvais génie (Fayard, 305 p, 19€) annonce la couleur avec, sur son bandeau, la lippe amère de l’homme dont il est beaucoup question dans ces pages, j’ai nommé Patrick Buisson, l’idéologue d’extrême-droite qui murmura, des années durant, à l’oreille de Nicolas Sarkozy, qu’il sût mener jusqu’à l’Elysée.

Etonnant personnage. Patrick Buisson, c’est un visage, une voix et un magnétisme qui ont frappé les téléspectateurs fidèles de son émission « Poliquement show » sur LCI, dans laquelle il débattait face à Olivier Duhamel. Je me souviens que j’avais été frappé par sa dimension théâtrale, son originalité. Dans le petit monde policé des médias, son emphase tranchait. Un ton extraordinairement péremptoire, des analyses tranchées, un faciès crispé, presque grimaçant, une absence absolue d’humour. L’intelligence était évidente, le fond du propos, plus obscur : on le comprenait de droite, bien sûr, défenseur d’une « France éternelle » qui était aussi une france laborieuse, une France « de la terre », qu’il dressait contre tous les « bobos », les élites parisiennes, tous les tenants du « politiquement correct ». Mais il n’était pas si évident à cerner, car, on l’apprend dans ce livre, il cachait en partie son jeu. Cet homme-là – aujourd’hui président de la chaîne Histoire, où il fût nommé pour services rendus au candidat Sarkozy après la victorieuse campagne de 2007 – a toujours préféré l’ombre à la lumière. C’est là qu’il pouvait le mieux lancer ses filets.

Ce que rappellent Ariane Chemin et Vanessa Schneider à tous ceux qui l’ignoraient, c’est son parcours à l’extrême-droite, à l’université, puis comme plumitif et publiciste, aux côtés de Jean-Marie Le Pen, dans les premières années du Front National, jusqu’à sa tentative de prise de contrôle du journal Minute, dont il se fera finalement éjecter au terme d’un épisode rocambolesque.

Dans le sillage de ce récit d’une ascension – un véritable roman – on croise beaucoup de monde, des noms familiers et d’autres qui le sont moins. On se promène dans les arrière-cours de la République sarkozienne, remises de décorations, conversations d’antichambre, contrats douteux, rivalités de conseillers, manoeuvres variées pour se gagner les faveurs de ceux qui sont proches du pouvoir. Mais l’intérêt documentaire du livre, c’est surtout de mettre à jour les liens d’intérêt, financiers, politiques, médiatiques, de réseaux animés par la nostalgie d’une France maurrassienne, xénophobe, étroitement « chrétienne » – entendez traditionaliste. On y voit l’extrême-droite s’efforce de lancer des pseudopodes du côté de la droite républicaine, pour l’amener sur son terrain, l’infiltrer et profiter de son aspiration. Stratégie efficace, au demeurant.

Il serait cavalier de faire porter aux manoeuvres du seul Buisson les glissements droitiers de l’UMP et de son candidat à l’élection présidentielle, la porosité de son électorat à une conception nationaliste étroite, le goût de l’inceste identitaire (avec la création de cet incroyable Ministère de l’identité nationale, fleurant le pétainisme bon teint, qu’il nous fallut avaler, en même temps que notre conception d’une France ouverte et généreuse). Ce que décrit le livre, c’est l’habileté de l’idéologue à faire prévaloir ses idées, ses thèmes de campagne, ses propositions auprès de Nicolas Sarkozy et d’une partie de son entourage. C’est là que l’on mesure la fragilité du caractère de celui qui présida aux destinées du pays, et se livra à l’emprise de l’idéologue d’extrême-droite avec une fascinante volupté. Imperare sibi maximum imperium est.

Buisson, pendant des années, fût partout. Dans le salon vert de l’Elysée, pour la réunion stratégique hebdomadaire avec la garde rapprochée du président. Au bout du fil, nuit et jour, pour des coups de téléphone incessants. Buisson n’avait-il pas prédit, avant tout le monde, et en annonçant le score exact, l’échec du référendum sur l’Europe ? S’il est un homme d’action et tacticien hors-pair, Sarkozy, on le sait maintenant, est un invertébré politique, aux valeurs morales fragiles, un homme tout entier tourné vers la conquête et le maintien de son pouvoir, fasciné par les hommes d’argent, et prêt à abdiquer toute considération éthique pour peu que « l’efficacité » auprès du corps électoral soit au rendez-vous. Pendant des années, contre le doute et le risque de l’échec, il utilise l’antidote Buisson, ce pharmakon qui soigne ses angoisse avec des analyses pleines d’aplomb. C’est que l’autre semble tellement sûr de lui, quand il s’agit de pousser des idées qui plaisent à « l’électorat populaire » ! Sarkozy est fasciné, il tient sa drogue. Bientôt, sa politique se colore de tout ce que le transfuge du lepénisme trimballe dans sa besace, la stigmatisation des immigrés, la France des Croisés et la nostalgie de l’Algérie française, les éructations anachroniques contre « l’esprit de mai 68 », l’exaltation d’un catholicisme de la « terre qui ne ment pas ». Ce salmigondis fera le fond de sauce d’une présidence qui vit s’agrandir les fractures de la société française, travaillées par ce que les politologues nomment pudiquement le « caractère clivant » de Nicolas Sarkozy. En fait : un populisme droitier, anti-libéral au sens philosophique du terme, sous-tendu par un désir de revanche et de repli sur soi. A en juger par l’actualité, cette veine-là n’est pas prête de se tarir. Quand on ouvre la boîte de Pandorre et qu’un grand parti donne pignon sur rue aux idées les plus basses, on se prépare de douloureux lendemains.

Il y a plusieurs niveaux de lecture possibles de ce livre. Le citoyen y trouvera matière à mieux connaître certains de ceux qui briguent le pouvoir, et leurs trajectoires parfois tortueuses. Le sociologue, une meilleure compréhension des réseaux de la droite tradi et de l’extrême-droite. Le stratège reconnaîtra les phénomènes de cour, les dissimulations et jeux d’influence pour circonvenir le prince et placer ses affidés, tels que les a décrits en son temps un Baltasar Gracián. Le psychologue y verra la description clinique d’un processus d’emprise. Quant au psychiatre, il ne manquera pas de questionner la dimension psychopathologique du personnage principal.

Parfois, aussi, on rit. D’un rire gêné, lorsque l’on apprend que le grand oeuvre de Patrick Buisson est un énorme ouvrage sur la France de l’occupation, en deux tomes, intitulé 1940-1945. Années érotiques. Pour Buisson, rien de plus affriolant que la période de l’Occupation, lorsque la France, pays femelle « prise d’une fureur utérine », n’attendait qu’une chose, se faire « prendre » par les Allemands… On se pince.

Buisson, on le sait, fût in fine trahi par son propre fils, lequel, abusé et humilié depuis tant d’années, révéla la manie de son père pour les enregistrements secrets. Muni d’un dictaphone qu’il dissimulait dans sa poche de veste, le conseiller enregistrait ses réunions et conversations privées avec le Président, à son insu. Un homme ordonné. Un homme de « dossiers ». On ne sait jamais, n’est-ce pas ? A l’heure où j’écris ceci, on raconte en ville que Buisson est en cours d’écriture de ses mémoires. Le microcosme s’agite. Nil sub sole novi.

© Marc Traverson

* les citations latines sont empruntées à l’excellent Dictionnaire des sentences latines et grecques, de Renzo Tosi (éditions Jérôme Millon, 2010, 1636 p, 29 €).

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter

Roustang, de la psychanalyse à l’hypnose

Feuilles oubliées feuilles retrouvées, Francois Roustang

 Il me semble parfois faire partie d’une microsecte, un cercle des lecteurs disparus, lorsque je me régale à la lecture de certains livres dont j’imagine qu’ils ne doivent guère se vendre à plus de quelques dizaines d’exemplaires. Cela pour introduire ce petit ouvrage titré, assez curieusement, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées (Petite bibliothèque Payot / Psychanalyse, 249 p) qui regroupe une sélection de textes exhumés des fonds de tiroirs de François Roustang. Le titre du livre semble indiquer qu’il n’est pas évident de trouver la cohérence de ces textes… Pour l’essentiel il s’agit d’articles, de conférences, des écrits datant des années quatre-vingt du siècle dernier. A première vue, quand on l’ouvre, on se demande qu’est-ce qui fait l’actualité, de tout cela ? Qui peut encore s’intéresser à ce genre de choses ? Et puis voilà, surprise, surprise, c’est assez passionnant.

Une précision importante, tout de même : je suis depuis longtemps un fidèle de l’oeuvre de François Roustang, dont le parcours intellectuel est l’un des plus intéressant de la psychanalyse française, qui est un des penseurs les plus stimulants sur la relation, les dynamiques thérapeutiques. Roustang à mon sens n’est pas suffisamment reconnu – mais il est vrai qu’il a toujours été un franc tireur, un défricheur, peut-être un iconoclaste, et qu’à ceux-là on ne pardonne guère. Trop lucides. Rétifs. Dérangeants pour les ordres établis, en particulier celui – terriblement rigide – d’une certaine psychanalyse. N’empêche, c’est un homme qui a développé une pensée, ce qui ne court pas les rues. Lire son oeuvre c’est découvrir une trajectoire intellectuelle audacieuse et cohérente à la fois, qui éclaire avec beaucoup de finesse les enjeux de la relation d’aide, ce qui se joue dans l’accompagnement thérapeutique, dans ce que l’on appelle les psychothérapies. Au fil de ses ouvrages (citons InfluencePeut-on faire rire un paranoïaque, le best-seller la fin de la plainte, etc., c’est un auteur prolixe), il dessine une vision du changement en soi, dont chacun peut faire son miel. En le lisant, on se reconnecte à de profondes évidences, des points de repères essentiels et pourtant oubliés.

Les premiers ouvrages de Roustang sont assez exigeants dans la forme, touffus, complexes, marqués par sa formation analytique ; et puis, avec l’âge et l’expérience clinique, il épure, il simplifie, il devient un sage. C’est très beau, ce chemin austère, de dépouillement solitaire, qui lui permet de se mettre à la portée de tous, sans céder sur une haute exigence quant à la posture de thérapeute.

Ce chemin, c’est une randonnée qui commence par la philosophie, se poursuit dans les coulisses de la psychanalyse française des années 70, 80, avant d’amorcer un virage vers l’hypnose ericksonienne (une sorte de retour aux origines, l’hypnose ayant été à la source de la révélation freudienne). Il passe de l’une à l’autre, il pense l’une et l’autre, puis la voie s’élargit, elle s’ouvre comme une fleur pour tenter de pénétrer l’indicible : ce qui provoque le changement en nous, les mystérieuses voies de l’influence. Faute de temps, je ne m’étendrai pas. Il y a des passages difficiles, des escarpements, et des surplombs splendides, des ouvertures soudaines sur des paysages qui donnent le vertige. Sa manière de penser la relation est presque toujours en lien avec l’expérience clinique. C’est un va-et-vient entre la théorie et la pratique, ce qui le rend si intéressant pour ceux qui agissent dans cet univers-là. Ne le dites pas, c’est entre nous : Roustang fait partie de la grande famille des chamanes.

Voilà, vous remarquerez que j’essaie de vous transmettre le virus. On ne sait jamais.

Mais revenons au livre dont je voulais vous parler. De quoi parle-t-il dans ces textes, Roustang ? De psychanalyse, bien sûr, et d’hypnose, mais il propose aussi des études de caractères (le Rousseau tardif, Henri Michaux, Casanova). Il questionne des points techniques de la thérapie. Par exemple : les analyses ont-elles un fin ? Voilà qui a donné lieu à moult débats passionnés parmi les psychanalistes et leurs adersaires. Sa vision est pragmatique, toujours orientée par la recherche de l’autonomisation du patient. Roustang, à juste titre, craint l’analyse sans fin, l’installation du patient dans une position passive, de dépendance à l’égard de son thérapeute. (Ecrivant cela, je me dis que ce qui m’a toujours séduit dans son approche, le souci de favoriser l’action, la mise en mouvement du patient, son éveil.)

Ah oui, j’oubliais : il s’occupe aussi de Jacques Lacan, je veux dire du cas Lacan, ce qu’il appelle « l’illusion lacanienne ». C’est assez saignant, voire franchement gratiné. C’est un plaisir de voir comment il démonte les dérives du lacanisme (et il le fait parfois dans des conférences qui se tiennent devant des assemblées acquises au Maître, ce qui demande un courage certain).

Au moment où il écrit les textes de ce recueil, l’héritage lacanien est l’objet d’une lutte féroce entre ses disciples, des membres de sa famille. On se déchire. La pensée de Lacan a fait école, l’école est devenue une église – ou une secte -, ses épigones sont devenus un clergé, qui oscille entre « perversion raffinée » et « psittacisme dévoué ». L’obscur rayonnement lacanien a contaminé une part de l’intelligentsia française, et au-delà. Ses jeux de mots font fureur dans certains cercles. Et voilà que Roustang, tranquillement, dit que le roi est nu. Il démonte l’emprise, la dimension économique du système, tranquillement. C’est un geste intellectuel salubre. Retour au Réel. Dissidence.

Dissidence parce que Roustang, s’il est psychanalyste, n’est pas resté figé dans une pose, ou un hermétisme défensif, comme tant d’autre. Il se défie des dogmes. Il comprend mieux que beaucoup, grâce en particulier à sa connaissance de l’hypnose, les enjeux de la suggestion, et l’emprise que les psychanalystes exercent parfois, à leur corps défendant, par le dispositif du divan et le mutisme immarcescible du praticien (canons de la pratique imposée par Lacan). Ce qui donne du poids à son propos c’est que Roustang a bien connu Lacan (il a été en contrôle avec lui). Mais il a conservé une distance, un libre arbitre, qui lui permet d’analyser et de décrire les moyens qu’utilise l’homme aux cigares tordus pour étendre son influence, comment il séduit, subjugue ses patients, en fait ses disciples, puis des subordonnés. Comment, avec son noeud borroméen, il ficèle son monde. Cause toujours, Lacan ! Je recommande vivement, pour qui s’intéresserait à l’histoire contemporaine de la psychanalyse, de lire Roustang sur cette dérive, cette prise de pouvoir – géniale, au demeurant – qui a conduit une partie de la psychanalyse française dans l’impasse. Avec le recul, on peut mesurer sa lucidité.

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter

Les lieux d’Annie Ernaux

ernauxC’est un petit livre qui se lit d’une traite et, pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, il pourra être une manière d’entrer dans l’univers si particulier d’Annie Ernaux et de découvrir sa démarche. Le vrai lieu (Gallimard, 109 p) est la retranscription des entretiens qu’elle a donné à Michelle Porte pour le tournage d’un documentaire sur sa vie et son écriture. Elle y parle des lieux de son existence. Son lieu d’adoption, Cergy, son enfance dans une famille modeste d’Yvetot, en Normandie (ses parents tiennent un bar-tabac épicerie), puis la manière dont la jeune fille qu’elle est, contre son milieu d’origine, choisit de poursuivre des études de lettres et de se lancer dans l’écriture. L’écriture qui est, dit-elle, son « vrai lieu ».

Annie Ernaux est une « transfuge de classe », elle vient d’un milieu ouvrier, de ce qu’elle appelle le « monde dominé ». Cette trajectoire est au coeur de toute son oeuvre. Elle raconte comment le fait de s’approprier les codes culturels d’une classe sociale cultivée produit un arrachement vis-à-vis de sa famille, crée un fossé avec ses origines que l’on aura en quelque sorte reniées – non par un quelconque mépris, mais simplement parce que la langue que l’on parle désormais, les sujets d’intérêt, les milieux que l’on fréquente, éloignent irrémédiablement.

La langue d’Annie Ernaux est d’une précision et d’une netteté qui touchent, elle atteint une simplicité, j’allais dire une honnêteté, qui font de sa lecture un plaisir continu. Elle a, en somme, un style. Je la cite : « C’est quoi, le style ? C’est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C’est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire. »

Introspective, elle l’est, au plus haut point. Mais ce n’est jamais gratuit. Elle ne cesse de relier, avec une grande intelligence, les faits de sa vie, ce qu’elle observe dans sa famille, dans son intimité, et le social, l’environnement, l’époque. Nourrie de sociologie et de psychanalyse, elle s’en échappe pour viser une connaissance qui passe par l’émotion, la subjectivité, et se transmet par le récit. Ceci fait de son oeuvre un témoignage d’une grande force, en particulier sur la condition féminine.

Il y a de belles pages sur sa mère dans ce livre. Une femme violente, que sa fille craignait sans cesse de provoquer, mais qui en même temps avait un extrême révérence pour les livres et offrit à Annie Ernaux une éducation atypique, et le droit de lire partout, tout le temps, et tout ce qu’elle voulait. Les livres, la clé. A travers ses lectures, elle découvrit d’autres univers, et put s’échapper du cadre étroit de son lieu de vie, la salle commune du café familial, pour rêver d’autres horizons.

Le coeur de son propos, dans ces entretiens, c’est l’écriture elle-même, le travail de l’écrivain, son domaine de mots. Annie Ernaux parle « travail ». Le rapport au livre en train de se faire, l’alchimie entre le vécu, les émotions. La recherche d’une forme. Annie Ernaux sait être une mémorialiste « sèche », dans sa manière de rapporter d’une manière apparemment neutre les faits intimes, l’enfance, les relations dans la famille. Elle décrit sans pathos, avec un oeil exceptionnel. Les choses, les lieux, prennent vie sous sa plume. « Ecrire, dit-elle, ce n’est pas laisser sa trace en tant que nom, en tant que personne. C’est laisser la trace d’un regard, d’un regard sur le monde. »

Sans doute, on peut lire ce livre pour découvrir un écrivain, visiter les coulisses de son travail. Et, si le charme opère, il donnera l’envie de poursuivre, et de lire ou relire l’oeuvre de cette « femme debout ».

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter

Kafka secret

Kafka

Ce livre n’est pas à proprement parler une biographie, mais si vous attendez d’une biographie qu’elle fasse apparaître devant vos yeux un personnage, jusqu’à avoir l’étrange impression de le connaître personnellement, alors ce Kafka, poète de la honte, de Saul Friedländer (Seuil, 2013, 241 p) produit bien cet effet-là.

Pour être honnête, je ne me serais sans doute pas emparé de ce livre sur une table des Cahiers de Colette (l’une des meilleures librairies parisiennes, rue Rambuteau) si, à l’occasion d’un récent voyage à Prague, je n’avais visité le musée Kafka, de l’autre côté du pont Charles. Un petit musée, tenu par une dame discrète et sympathique, où flotte l’esprit du plus célèbre écrivain de la Mitteleuropa. Une galerie éclairée par une lumière sépia présente de nombreux manuscrits de l’écrivain (lettres, cahiers). L’écriture est assez grande, ornée de courbes et de lassos, comme disent les graphologues, un tracé agile qui traduit la sensibilité et les envolées d’une imagination hors du commun. On imagine alors l’écrivain, dans sa chambre de la nuit pragoise, tandis que sa famille et la ville dorment, la plume à la main, absorbé dans sa bulle d’écriture, traduisant ses déchirements intimes en l’oeuvre inclassable et dérangeante que l’on connaît.

Il ne sont pas nombreux, les écrivains à avoir légué au monde un adjectif tiré de leur nom, à être passés dans le sens commun. Kafkaïen. L’auteur de la Métamorphose, l’histoire de la transformation de Grégoire K. en « vermine », ne laisse jamais indifférent. Comme nul autre il produit chez le lecteur ce que j’appellerais le sentiment onirique, cette sorte d’émotion déroutante propre au vécu de l’absurde des rêves – et du cauchemar.

Si je dis que le livre de Friedländer n’est pas une biographie, c’est qu’il ne raconte pas directement la vie de Kafka. Son projet est plutôt de dévoiler les aspects cachés de sa personnalité, ses obsessions et ses névroses, en particulier à travers d’une analyse de ses écrits censurés. On sait que l’écrivain doit une partie de sa notoriété au travail de publication de son très proche admirateur, Max Brod. Mais il faut toujours se méfier de ses amis : Brod était obsédé par l’idée de faire de Kafka un saint pour la postérité, et, à sa mort, il s’empressa de caviarder ce qui, dans son journal intime, allait à l’encontre de ce projet.

Friedländer revient donc aux sources des textes, et dévoile, au terme d’une plongée confondante d’érudition (sans jamais que celle-ci soit pesante), les tourments d’un homme déchiré par ses démons, mais qui jamais ne céda sur une lucidité et une ironie féroces. La honte et la culpabilité qui le torturent sans relâche, Friedländer les dissèque patiemment, en traque les origines, comme un détective. Au fil du livre on découvre la Prague du début du vingtième siècle, gangrenée par l’antisémitisme, dans un empire austro-hongrois finissant. Si Friedländer, qui est par ailleurs un grand historien, prix Pulitzer, parvient si bien à se glisser dans l’ombre de Franz, c’est qu’il lui est lié par une histoire commune, puisque issu lui aussi d’une famille de juif pragois. On mesure comment les stéréotypes antisémites de l’époque travaillent la communauté juive, à commencer par Kafka lui-même, taraudé par le désir de s’affranchir de cette image – qu’il intériorise en partie. On voit aussi comment se creuse, à l’époque, une rupture générationnelle, par la sécularisation et le rapport plus lointain – très distancié pour ce qui concerne Kafka – des jeunes juifs à la religion de leurs parents. Kafka peine aussi à affirmer, face à un père qu’il ne comprend pas, une virilité qui sera toujours chancelante.

Le jour, il est un employé modèle – et régulièrement promu – d’une grande compagnie d’assurance, mais son unique projet est la littérature, son travail de la nuit. Le sexe l’obsède, et si ses relations avec les femmes sont essentiellement épistolaires, si le mariage apparaît au fil de son histoire comme un projet impossible, sans arrêt repoussé, comme ces destinations à portée de main et cependant inaccessibles que l’on poursuit en vain dans certains rêves, c’est qu’il est confronté à son homosexualité, torturé par un imaginaire sado-masochiste dont on retrouve l’empreinte dans son oeuvre, d’où la rédemption est exclue, où des personnages solitaires font face à l’absurde d’un monde gangrené par le mensonge, sous la chape d’une autorité (le tribunal du Procès, le Château) aussi terrible qu’insaisissable. La question du père, de la loi et de la transgression – de la « perversion » – est partout présente.

Au fond, autant que le poète de la honte et de la culpabilité, l’image que Friedländer dessine de Kafka est celle d’un être déchiré, victime d’une époque comme de ses névroses, un créateur qui semble ne jamais connaître le repos de l’esprit, d’une sensibilité et d’une intelligence extrêmes, qui parvient avec tout cela à s’arracher au désespoir et à pincer par sa plume le nerf absurde et cruel de la condition humaine.

© Marc Traverson, 2015

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter

Psychologie de la négociation

psychologie de la negociation

Qu’entend-on lorsque l’on parle de négociation ? Pour les uns, il s’agit d’une partie du travail commercial, dans la perspective d’une vente. Pour d’autres, c’est la capacité d’influence, persuader, convaincre – parfois manipuler. Pour d’autres encore, négocier consiste à s’opposer, parfois durement, pour obtenir la satisfaction de ses demandes. Bien sûr, la négociation, c’est tout cela, et d’autres choses encore. Elle est sans doute ce que les humains ont trouvé de plus intelligent pour réduire leurs divergences d’intérêts.

On dit parfois que négocier engage le cerveau (l’intellect), le coeur (avoir du courage, oser), et les poings (la tactique, l’opportunisme, la réactivité). La négociation suppose un sens dialectique affirmé, mais aussi une intelligence des rapports de force et de pouvoir, et du caractère. En somme, c’est un sport complet.

Il était donc opportun de faire le panorama des principales connaissances et théories sur les négociations, considérées sous l’angle des interactions et de la psychologie. C’est le travail auquel s’est attelé Stéphanie Demoulin, professeure de psychologie sociale à l’Université catholique de Louvain dans son livre Psychologie de la négociation, du contrat de travail au choix des vacances (éditions Mardaga, 355 p). Là où les experts du sujet prodiguent des conseils pour réussir ses négociations, elle adopte une approche plus théorique, marquée par sa formation universitaire, qui permet de structurer précisément les connaissances sur ce vaste sujet et de les organiser avec une clarté dont le lecteur lui sera redevable.

Le livre n’est pas vraiment destiné à un large public. Plutôt à des étudiants, des psychologues ou des praticiens qui souhaitent approfondir leur compréhension des travaux de recherche sur les différents aspects de la négociation. Stéphanie Demoulin aborde et décrypte les essentiels : négociations distributives et intégratives, stratégies et tactiques, motivations et intérêts, gestion des émotions et des conflits, compétition versus coopération, pouvoir donné par les solutions alternatives et la MESORE, etc. Tout est abordé, le plus souvent à la lumière d’expérimentation et d’études scientifiques. Par son exhaustivité, ce livre est certainement appelé à devenir une référence indispensable dans toute bonne bibliothèque consacrée à ce sujet passionnant.

Stéphanie Demoulin montre comment l’acte de communication complexe qu’est la négociation est influencé par de multiples facteurs (individuels, culturels, cognitifs) qui ont un impact bien concret sur les accords que construisons chaque jour pour faire avancer nos intérêts et ceux des groupes que nous représentons. Le souci didactique est partout présent, avec, à la fin de chacun des chapitres, une synthèse en quelques pages, très bien faite, qui permet de mettre en évidence les points à retenir.

Un accent particulier est porté le rôle central que jouent les croyances individuelles et collectives. L’image que le négociateur se fait de la situation, du pouvoir de son interlocuteur, de lui-même (se pense-t-il fort ou faible, compétent ou non ?), tout cela est capital, car nos représentations conditionnent largement la capacité à obtenir le meilleur à la table de discussion. Préparer ses négociations sert justement à prendre le recul nécessaire : collecter l’information, définir ses objectifs, analyser le contexte, se méfier des intuitions trop rapides (les « heuristiques »). Le livre pointe en particulier les biais de raisonnement auxquels nous entraînent certaines situations courantes, par exemple le « biais de somme nulle », lorsque l’on anticipe, à tort, qu’il devra y avoir un perdant dans la négociation, et que la coopération n’est pas une option disponible.

Un des chapitres les plus originaux concerne la négociation au féminin. Je n’avais pas conscience de l’écart entre les sexes quant à la capacité à se positionner. Il est énorme. Un chiffre : dans une population d’étudiants issus de la même école, 51,9% des hommes négocient leur premier salaire, contre 12,5% des femmes ! Par ailleurs, les femmes déterminent systématiquement des objectifs et des points d’aspiration plus bas que les hommes. Pourquoi une telle différence ? Stéphanie Demoulin ne conclut pas, mais souligne certains stéréotypes, selon lesquelles les femmes ont des caractéristiques (intuition, compassion, écoute) qui les éloignent de la représentation idéale du négociateur, porteur de caractéristiques plutôt associées aux hommes (assertif, agressif, combatif). On connaît l’histoire de la personne qui s’énerve dans une discussion : si c’est un homme on dira qu’il a de bonnes raisons et qu’il défend ses intérêts avec pugnacité, si c’est une femme, on dira « elle est hystérique, elle perd ses nerfs ». De fait, il apparaît même « qu’agir comme un homme n’est pas réellement une solution pour les femmes en négociation : soit elles en pâtiront en termes de sociabilité, soit elles subiront directement le retour de manivelle et subiront des pertes pour ne pas s’être comportées en conformité avec les attentes que l’on entretient vis-à-vis d’elles ». Un véritable cercle vicieux, puisque ces stéréotypes font peser une pression supplémentaire sur les femmes – elles se savent sur la sellette, ce qui bien sûr vient leur compliquer la tâche. Prophétie auto-réalisante, en somme. Mais rien n’est perdu : ainsi les femmes sont bien meilleures négociatrices, quand elles le font… pour les autres !

Pour finir, je voudrais répondre à une question qui m’était posée récemment par un étudiant. La négociation n’est pas une pratique naturelle, innée. Bien au contraire, elle mobilise un ensemble de comportements complexes, qui nécessitent un apprentissage – si on n’a pas eu la chance d’être éduqué dans l’arrière-boutique d’un marchand de tapis ! Négocier s’apprend. D’ailleurs, pour nombre d’entre nous, ce n’est pas quelque chose de facile. Ce qui n’empêche que ce processus d’une complexité fascinante, est aussi d’une grande banalité : nous négocions avec tout le monde, tout le temps, en famille, au travail. Le premier pas vers la maîtrise, c’est d’en prendre conscience. Tous négociateurs !

© Marc Traverson, 2015

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on Twitter