Eloge de la pensée sans Powerpoint

Malgré les critiques dont il fait régulièrement l’objet, Powerpoint® (avec ses collègues logiciels, Keynote®, etc.) poursuit sa progression fascinante, en particulier dans les couches dirigeantes des organisations internationales et dans le monde hi-tech. Le problème est qu’au-delà d’une pratique raisonnable, sa sur-utilisation conduit au conformisme et à des réunions qui ne laissent plus guère de place à la participation et à l’innovation collective.

Il faut remercier Powerpoint. Ce vecteur de communication oblige l’émetteur d’un message à synthétiser celui-ci dans une diapo, un schéma, quelques bullet points. Il lui faut réfléchir à l’ordre de progression de son exposé, titrer ses parties, les illustrer. Très bien. Cet enjeu de formalisation, inscrit dans les contraintes du logiciel, a le mérite de permettre une circulation de l’information écrite dans des écosystèmes décisionnels, sous une forme relativement simplifiée — donc digeste.

L’outil n’est jamais un problème per se. Il le devient s’il cannibalise tout autre mode d’interaction, s’il s’impose comme unique moyen de communication et d’échange d’information, si l’on finit par se sentir obligé de faire une présentation quand il n’y en a nul besoin. Car alors on ferait du Powerpoint à défaut d’autre chose, par habitude ou pure conformité.

A certains endroits, on en est là : à ne plus envisager de réunion sans une présentation. Cette loi non-écrite, inscrite dans la culture de l’entreprise, n’est pas sans conséquence, et je vois au moins deux dérives possibles.

La première consiste à consacrer beaucoup, beaucoup de temps et d’énergie à la mise en forme de mes chères slides. Rien de plus chronophage que la « mise en forme » ! On peut se battre des heures avec le logiciel pour que le planning du projet X ressemble à quelque chose. Ceux qui en ont les moyens s’adjoignent des armées de consultants chargés d’élaborer des présentations spectaculaires et chatoyantes, à la fois complexes et carrées (car la pensée doit y rentrer dans un certain nombre de rectangles). La sophistication du design, des animations, l’élégance des liserés et le choix du code couleur deviennent les attributs d’une efficacité visuelle que l’on voudrait confondre avec la clarté d’un raisonnement ou l’intérêt d’une proposition. Trop de mise en scène tue la mise en scène. Au-delà de certaines limites, il se pourrait que les jolies présentations ne soient que des façades creuses, le décor chargé d’habiller un vide de la pensée et de l’action. Le bore-out n’est pas loin.

Il y a un deuxième effet à craindre. La présentation de slides dans une réunion a des conséquences relationnelles. Le regard des participants se fixe, non sur les autres humains présents dans la salle, mais sur un écran, une projection, un objet-tiers. Pendant la présentation on est en parallèle, pas en face-à-face. Si l’on parle, c’est à propos de la présentation, souvent en la regardant, en la prenant à témoin, en la pointant du doigt. Les grands réthoriciens des siècles passés s’arracheraient les cheveux à constater cette prévalence de l’image du discours sur le discours lui-même, comme si l’orateur doutait de sa capacité à capter l’attention de son auditoire.

Le powerpoint focalise l’attention d’un groupe, et produit une interaction polarisée (vers une personne et sa présentation), aux dépends d’autres modalités d’échange, horizontales, interactives, multi-participatives — plus à même de générer de l’intelligence collective, c’est-à-dire la rencontre réelle entre les personnes présentes dans un lieu à un moment donné.

« Ca me permet d’adopter une écoute flottante, me dit un dirigeant. Quand le sujet de me concerne pas directement, j’ai appris à décrocher tout en gardant les yeux ouverts. » Et arrivé à ce point, je me dis que le succès du PowerPoint tient, peut-être, à ce bénéfice inattendu : offrir des temps de repos à des cadres surmenés, saturés d’information, qui à la faveur de l’hypnose collective provoquée par le faisceau du vidéoprojecteur, peuvent s’assoupir en toute tranquillité. Pourquoi pas ? Créer des espaces et des temps de sieste serait peut-être un moyen plus direct d’obtenir cet effet.

Ma proposition, ici, serait, avant une prochaine réunion, de se poser la question. Et si je décidais de la faire autrement, c’est-à-dire sans écran ni projection ? Comment pourrais-je faire pour tirer toute la valeur ajoutée de la présence des participants ? Pour obtenir quelle dynamique, et pour quels résultats différents ?

Marc Traverson est coach et superviseur, directeur associé du cabinet Acteüs et chargé d'enseignement en Intelligence collective et Leadership à CentraleSupélec.

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